« Il faut que tu lâches prise. »
La phrase est souvent prononcée avec de bonnes intentions.
Comme si lâcher prise consistait simplement à décider de ne plus penser à ce qui nous inquiète.
À ne plus vouloir contrôler.
À accepter.
Et à passer à autre chose.
Mais si c’était aussi simple, nous l’aurions probablement déjà fait.
Alors pourquoi est-il parfois si difficile de lâcher prise ?
Lâcher prise ne se commande pas
Nous pouvons comprendre intellectuellement qu’une situation ne dépend plus de nous.
Et pourtant continuer à y penser.
Encore.
Et encore.
Rejouer une conversation.
Imaginer ce que nous aurions dû dire.
Anticiper toutes les possibilités.
Chercher une explication.
Espérer une réponse.
Vouloir savoir.
Notre esprit semble parfois incapable de déposer ce qu’il tient.
Cela peut être frustrant.
Nous savons qu’il faudrait arrêter d’y penser.
Mais plus nous essayons de ne plus y penser…
plus la pensée revient.
Peut-être parce que lâcher prise n’est pas un ordre que nous pouvons donner à notre cerveau.
C’est souvent un processus.
Pourquoi avons-nous besoin de contrôler ?
Le contrôle possède une fonction.
Il nous rassure.
Prévoir nous permet de réduire l’incertitude.
Organiser nous aide à éviter certains problèmes.
Anticiper nous donne l’impression d’être préparés.
Et dans de nombreuses situations, cette capacité est extrêmement utile.
Le problème n’est donc pas le contrôle en lui-même.
Il apparaît lorsque nous essayons de contrôler quelque chose qui ne peut pas l’être.
La réaction d’une autre personne.
Le résultat d’un projet.
Le futur.
Le passé.
La maladie.
Une séparation.
Le temps qui passe.
Ou simplement la manière dont la vie devrait se dérouler.
À cet endroit, le contrôle ne nous protège plus nécessairement.
Il peut commencer à nous épuiser.
L’incertitude est parfois plus difficile que la mauvaise nouvelle
Nous imaginons souvent que nous voulons connaître la vérité.
Mais parfois, ce que nous voulons surtout, c’est sortir de l’attente.
Lorsqu’une situation reste ouverte, notre esprit cherche une conclusion.
Un résultat.
Une date.
Une explication.
Même une réponse difficile peut parfois sembler plus supportable qu’une longue période de :
« Je ne sais pas. »
Parce que l’incertitude nous empêche de préparer complètement la suite.
Nous ne savons pas s’il faut espérer.
Nous protéger.
Attendre.
Agir.
Renoncer.
Et cet entre-deux peut être extrêmement inconfortable.
Lâcher prise ne signifie pas ne plus rien ressentir
C’est probablement l’un des grands malentendus.
Nous imaginons parfois qu’une personne qui a lâché prise ne ressent plus :
de tristesse,
de colère,
de peur,
de manque,
de frustration.
Comme si l’acceptation devait produire une sorte d’indifférence.
Mais nous pouvons accepter une situation et continuer à en souffrir.
Nous pouvons comprendre qu’une relation est terminée et ressentir encore le manque.
Accepter un changement et regretter profondément ce qui existait auparavant.
Reconnaître que nous ne pouvons rien modifier et ressentir malgré tout de la colère.
Lâcher prise ne signifie donc pas supprimer nos émotions.
Cela signifie peut-être simplement arrêter de lutter contre le fait qu’elles existent.
Accepter n’est pas approuver
Cette nuance est essentielle.
Nous pouvons accepter qu’un événement ait eu lieu sans considérer qu’il était juste.
Nous pouvons accepter la réalité d’une situation sans excuser le comportement de quelqu’un.
Nous pouvons accepter qu’une relation soit terminée sans être d’accord avec la manière dont elle s’est terminée.
Accepter signifie simplement reconnaître :
« C’est ce qui est là aujourd’hui. »
Tant que nous restons uniquement dans :
« Cela ne devrait pas être arrivé »
nous pouvons rester enfermés dans une bataille avec une réalité qui, elle, a déjà eu lieu.
L’acceptation ne change pas le passé.
Mais elle peut modifier notre relation avec lui.
« Si j’avais fait autrement… »
Le passé est probablement l’un des endroits où nous cherchons le plus à exercer un contrôle impossible.
Nous rejouons les événements.
Si j’avais dit cela.
Si j’avais compris plus tôt.
Si je n’avais pas pris cette décision.
Si j’avais appelé.
Si j’avais attendu.
Si…
Ces pensées sont profondément humaines.
Elles peuvent même nous aider à apprendre de nos expériences.
Mais elles deviennent douloureuses lorsqu’elles cherchent à accomplir quelque chose d’impossible :
modifier rétroactivement ce qui s’est passé.
Nous pouvons tirer une leçon du passé.
Nous pouvons réparer certaines conséquences.
Demander pardon.
Changer notre comportement.
Mais nous ne pouvons pas retourner à l’instant précédent pour choisir autrement.
Et parfois, le lâcher-prise commence par cette reconnaissance difficile.
Le besoin de comprendre
Il existe également une autre forme de contrôle.
Vouloir comprendre absolument.
Pourquoi cette personne a-t-elle agi ainsi ?
Pourquoi moi ?
Pourquoi maintenant ?
Qu’est-ce que j’ai raté ?
Quel était le sens de cet événement ?
Comprendre peut évidemment nous aider.
Mettre des mots sur une expérience peut être profondément libérateur.
Mais certaines réponses n’arrivent jamais.
Une personne ne nous expliquera peut-être pas son comportement.
Un événement ne révélera peut-être jamais un sens particulier.
Nous pouvons passer des années à chercher la pièce manquante.
Et parfois, une question devient nécessaire :
Ai-je réellement besoin de comprendre davantage pour commencer à avancer ?
Tout n’a peut-être pas besoin d’avoir un sens
Nous entendons parfois :
« Si cela t’est arrivé, c’est que cela devait t’apprendre quelque chose. »
Cette idée peut être réconfortante.
Mais elle peut aussi devenir pesante.
Parce qu’elle nous oblige à chercher une leçon derrière chaque souffrance.
Or certaines expériences sont peut-être simplement douloureuses.
Nous pouvons leur donner du sens après coup.
Nous pouvons découvrir ce qu’elles ont changé en nous.
Mais cela ne signifie pas qu’elles avaient nécessairement une raison d’être.
Lâcher prise peut parfois consister aussi à accepter :
« Je ne comprends pas pourquoi cela s’est produit.
Et peut-être que je ne le saurai jamais. »
Quand l’espoir nous empêche de lâcher
L’espoir est généralement considéré comme quelque chose de positif.
Et il l’est souvent.
Mais il peut parfois nous maintenir attachés à une situation qui ne change plus.
Nous espérons que quelqu’un reviendra.
Qu’il comprendra.
Qu’une relation redeviendra ce qu’elle était.
Qu’une situation se débloquera exactement de la manière que nous imaginons.
Alors nous attendons.
Et tant que nous attendons, une partie de notre vie reste suspendue.
Lâcher prise ne signifie pas forcément abandonner tout espoir.
Cela peut simplement signifier :
cesser de mettre notre vie en attente d’un résultat que nous ne contrôlons pas.
Nous nous attachons aussi à ce que les choses auraient dû être
Parfois, ce qui nous fait souffrir n’est pas uniquement ce que nous avons perdu.
C’est ce que nous pensions vivre.
Une relation devait durer.
Un projet devait réussir.
Un proche devait rester.
Notre vie devait prendre telle direction.
Nous ne faisons donc pas seulement le deuil d’une réalité.
Nous faisons aussi celui d’un futur imaginé.
Et ce futur peut parfois avoir été très présent en nous.
Lâcher prise signifie alors accepter de faire de la place à une suite différente de celle que nous avions écrite.
Pourquoi résistons-nous autant au changement ?
Parce que ce que nous connaissons possède un avantage immense :
c’est connu.
Même une situation insatisfaisante peut sembler plus rassurante qu’un avenir incertain.
Nous savons comment fonctionner dans ce qui existe déjà.
Quitter une relation.
Changer de travail.
Déménager.
Modifier une habitude.
Poser une limite.
Tous ces changements créent un espace dans lequel nous ne savons pas encore exactement qui nous allons être.
Nous pouvons donc rester attachés à quelque chose non parce que cela nous rend heureux…
mais parce que cela nous est familier.
Le corps ne lâche pas toujours au même rythme que la pensée
Nous pouvons avoir compris.
Pris une décision.
Dit :
« C’est terminé. »
Et pourtant sentir encore une tension.
Une peur.
Une boule dans le ventre.
Un réflexe.
Notre corps peut continuer à réagir à une situation longtemps après que notre esprit pense l’avoir dépassée.
Cela ne signifie pas nécessairement que nous avons « raté » notre lâcher-prise.
Peut-être avons-nous simplement besoin de temps.
Le corps apprend lui aussi que quelque chose a changé.
Et parfois, il le fait plus lentement que notre raisonnement.
Lâcher prise n’est pas abandonner
Une autre confusion fréquente consiste à croire que lâcher prise signifie renoncer.
Ne plus essayer.
Devenir passif.
Accepter n’importe quoi.
Mais nous pouvons agir et lâcher prise.
Nous pouvons préparer un entretien du mieux possible.
Puis accepter que nous ne contrôlons pas la décision finale.
Nous pouvons prendre soin de notre santé.
Sans pouvoir garantir que nous ne tomberons jamais malades.
Nous pouvons aimer quelqu’un sincèrement.
Sans pouvoir obliger cette personne à nous aimer de la même manière.
Nous pouvons travailler sur un projet.
Sans contrôler entièrement son succès.
Lâcher prise ne consiste donc pas à cesser d’agir.
Il consiste peut-être à distinguer :
ce que je peux faire
et
ce qui ne dépend plus de moi.
Où s’arrête ma responsabilité ?
Cette question peut être extrêmement utile.
Parce que nous pouvons facilement prendre en charge beaucoup plus que notre part.
Les émotions d’une autre personne.
Ses décisions.
Sa manière de nous percevoir.
Son bonheur.
Sa colère.
Ses choix.
Nous pouvons faire attention à la manière dont nous agissons.
Nous excuser si nous avons blessé.
Expliquer.
Écouter.
Mais nous ne pouvons pas contrôler ce que l’autre fera ensuite.
Reconnaître cette limite n’est pas de l’indifférence.
C’est parfois simplement remettre chacun à sa place.
Nous pouvons lâcher quelque chose sans lâcher quelqu’un
Dans une relation, le lâcher-prise peut être particulièrement difficile parce qu’il est parfois vécu comme un abandon.
Pourtant, nous pouvons aimer quelqu’un et cesser d’essayer de le changer.
Être présent sans résoudre ses problèmes.
Respecter son chemin sans le comprendre complètement.
Nous pouvons également reconnaître qu’une relation n’est plus possible sous une certaine forme tout en conservant de l’affection.
Lâcher prise concerne parfois moins la personne elle-même que l’idée de ce que la relation devait devenir.
Et lorsqu’on nous dit trop vite de lâcher prise ?
La phrase peut parfois devenir une manière de faire taire une émotion.
« Arrête d’y penser. »
« Passe à autre chose. »
« Il faut lâcher prise. »
Mais certaines choses demandent du temps.
Un deuil.
Une trahison.
Une séparation.
Une injustice.
Une perte.
Nous ne pouvons pas toujours décider que cela ne nous touche plus.
Et vouloir aller trop vite peut parfois produire l’effet inverse.
Nous essayons de supprimer une émotion qui a encore besoin d’être entendue.
Peut-être que parfois, avant de lâcher, nous avons d’abord besoin de reconnaître pleinement ce que nous sommes en train de tenir.
Qu’est-ce que je tiens encore ?
Cette question peut être plus intéressante que :
« Pourquoi je n’arrive pas à lâcher prise ? »
Qu’est-ce que je tiens ?
Une personne ?
Une attente ?
Une injustice ?
Une image de moi ?
Un besoin d’avoir raison ?
Une culpabilité ?
Une promesse ?
Un futur imaginé ?
Une peur ?
Parfois, lorsque nous identifions réellement ce que nous essayons de conserver, quelque chose devient déjà plus clair.
Certaines choses nous donnent une identité
Il peut être difficile de lâcher une histoire parce qu’elle fait désormais partie de la manière dont nous nous définissons.
« Je suis celui à qui on a fait cela. »
« Je suis celle qui a tout sacrifié. »
« Je suis celui qui a été abandonné. »
La blessure est réelle.
Mais parfois, avec le temps, elle devient aussi une identité.
Alors une question délicate apparaît :
Qui serais-je si cette histoire ne définissait plus autant ma vie ?
Lâcher prise ne signifie pas oublier ce qui s’est passé.
Mais peut-être cesser progressivement de laisser cet événement raconter à lui seul qui nous sommes.
La colère peut aussi nous maintenir attachés
Nous pensons parfois que l’attachement signifie encore aimer.
Mais nous pouvons également rester profondément liés à quelqu’un par la colère.
Nous rejouons ce qu’il a fait.
Nous imaginons ce que nous aimerions lui dire.
Nous attendons des excuses.
Nous souhaitons qu’il comprenne enfin.
La personne n’est parfois plus dans notre vie depuis longtemps.
Et pourtant elle continue à occuper beaucoup d’espace intérieur.
Lâcher prise ne signifie pas forcément pardonner.
Cela peut simplement signifier :
ne plus vouloir consacrer autant d’énergie à ce qui ne peut plus être modifié.
Pardonner et lâcher prise ne sont pas exactement la même chose
Nous pouvons parfois lâcher une situation sans pardonner.
Et parfois pardonner sans vouloir reprendre une relation.
Le pardon est une question complexe que nous pourrons explorer séparément.
Mais il me semble important de ne pas transformer le lâcher-prise en nouvelle obligation morale.
Nous ne sommes pas obligés de dire :
« Ce n’était pas grave. »
Nous pouvons dire :
« C’était grave, cela m’a blessé, et je souhaite néanmoins que cette histoire prenne progressivement moins de place dans ma vie. »
Ces deux réalités peuvent coexister.
Le lâcher-prise ne produit pas toujours du calme immédiatement
Nous imaginons souvent qu’après avoir lâché, nous ressentirons instantanément une grande paix.
Mais parfois, ce qui arrive d’abord est du vide.
Pendant longtemps, nous avions un problème à résoudre.
Une personne à attendre.
Une histoire à analyser.
Une inquiétude à surveiller.
Lorsque nous cessons de nous y accrocher, un espace apparaît.
Et cet espace peut être étrange.
Parce que nous devons maintenant nous demander :
« Que vais-je faire de toute cette place ? »
C’est peut-être là que commence réellement la suite.
Peut-on apprendre à lâcher prise ?
Probablement.
Mais pas comme une technique permettant de tout faire disparaître.
Nous pouvons apprendre à reconnaître plus rapidement lorsque nous luttons contre quelque chose que nous ne contrôlons pas.
À revenir vers ce qui dépend de nous.
À tolérer un peu davantage l’incertitude.
À laisser une émotion exister sans immédiatement vouloir la résoudre.
À observer une pensée sans lui donner systématiquement toute notre attention.
À demander de l’aide lorsque quelque chose devient trop lourd.
Et surtout à accepter que certains processus prennent du temps.
Quelques questions lorsque nous n’arrivons pas à lâcher
Nous pouvons peut-être nous demander :
Qu’est-ce que j’essaie encore de contrôler ?
Est-ce réellement sous mon contrôle ?
Qu’est-ce que j’attends encore de cette personne ou de cette situation ?
Qu’est-ce qui me fait peur si j’accepte que cela soit terminé ?
Qu’est-ce que je peux encore faire concrètement ?
Et qu’est-ce que je dois peut-être commencer à laisser hors de ma responsabilité ?
Parfois, nous découvrons que lâcher prise ne demande pas de devenir plus détaché.
Mais de devenir plus clair.
Faire ce que nous pouvons, puis laisser le reste
Peut-être que le lâcher-prise commence là.
Nous faisons notre part.
Nous parlons lorsque nous devons parler.
Nous agissons lorsque nous pouvons agir.
Nous réparons ce qui peut encore l’être.
Nous posons une limite si elle est nécessaire.
Puis arrive un endroit où continuer à forcer ne change plus rien.
Et reconnaître cet endroit peut demander énormément de courage.
Parce que l’action nous donne souvent l’impression de garder le contrôle.
Alors que parfois, la décision la plus difficile consiste précisément à ne plus lutter contre ce qui ne dépend plus de nous.
Lâcher prise n’est peut-être pas lâcher
Peut-être que l’expression elle-même nous induit parfois en erreur.
Elle donne l’impression que nous devons volontairement ouvrir la main et laisser tomber quelque chose.
Mais certaines choses ne se lâchent pas ainsi.
Elles se déposent progressivement.
Lorsque nous avons suffisamment compris.
Assez pleuré.
Assez parlé.
Assez essayé.
Ou simplement lorsque nous sommes enfin prêts.
Alors, peut-être que le véritable lâcher-prise ne consiste pas à nous forcer à ne plus tenir.
Il commence plutôt lorsque nous cessons d’exiger de nous-mêmes que la réalité soit différente de ce qu’elle est aujourd’hui.
Et qu’à partir de là, nous pouvons enfin nous demander :
« Maintenant que je ne peux plus changer ce qui est arrivé,
qu’est-ce que je peux choisir de faire de la suite ? »


