Les héritiers du silence : que portons-nous de ceux qui nous ont précédés ?

Il existe parfois dans une famille des histoires que personne ne raconte vraiment.

Des absences. Des blessures. Des secrets. Mais aussi des forces, des façons d’aimer, de se protéger ou simplement de traverser la vie.

Que reste-t-il de tout cela lorsque les générations passent ?

Nous ne commençons peut-être jamais totalement seuls

Nous aimons penser que notre histoire commence avec nous.

 

Nos choix.

Notre personnalité.

Nos peurs.

Nos désirs.

Notre manière d’aimer, de travailler ou de construire notre vie.

 

Et pourtant, dès notre naissance, nous entrons dans une histoire qui a commencé bien avant nous.

Nous recevons un nom, une famille, une culture, une manière de voir le monde.

Nous grandissons au milieu de paroles, mais également de silences.

Certaines histoires sont racontées de génération en génération.

D’autres disparaissent presque complètement.

 

Un deuil dont on ne parlait pas.

Une séparation.

Une guerre.

Un départ précipité.

Une faillite.

Un amour impossible.

Une naissance entourée de circonstances particulières.

Ou parfois simplement une personne dont le nom cesse progressivement d’être prononcé.

 

L’événement appartient au passé.

Mais la manière dont une famille s’est construite autour de cet événement peut, elle, continuer à laisser une trace.

Ce qui se transmet sans être raconté

Toutes les transmissions familiales ne sont évidemment pas mystérieuses.

Une grande partie d’entre elles passe par des mécanismes très concrets.

Nous observons nos parents.

Nous apprenons leurs réactions.

Nous intégrons certaines phrases entendues pendant notre enfance :

 

« Il faut être fort. »

« On ne peut compter que sur soi-même. »

« L’argent ne tombe pas du ciel. »

« Dans la famille, on ne montre pas ses émotions. »

« Il faut penser aux autres avant de penser à soi. »

 

Ces phrases peuvent devenir des règles invisibles.

Elles ne sont pas nécessairement prononcées consciemment.

Elles peuvent simplement se transmettre dans les comportements.

Un enfant apprend ainsi très tôt ce qui semble permis, dangereux, honteux ou souhaitable dans son environnement familial.

Et certaines de ces règles peuvent continuer à nous accompagner longtemps après avoir quitté cet environnement.

Quand quelque chose semble se répéter

Il arrive parfois que nous observions dans une famille certaines répétitions.

 

Des relations qui se ressemblent.

Des séparations.

Des conflits.

Une difficulté récurrente à trouver sa place.

Une peur de manquer.

Une tendance à prendre soin de tout le monde en s’oubliant soi-même.

Ou encore cette impression étrange de devoir réussir là où quelqu’un avant nous a échoué.

 

Lorsque nous découvrons ces répétitions, la tentation peut être grande d’y voir immédiatement une explication.

Mais une ressemblance n’est pas forcément une causalité.

Deux événements similaires séparés par plusieurs générations ne prouvent pas l’existence d’un mécanisme invisible.

 

Ils peuvent cependant nous inviter à nous interroger.

 

Non pas :

 

« Quel ancêtre est responsable de ce qui m’arrive ? »

 

Mais plutôt :

 

« Qu’ai-je appris, consciemment ou inconsciemment, de l’histoire de ma famille ? »

 

La différence est importante.

La première question nous enferme dans une explication.

La seconde ouvre un espace d’exploration.

Les silences ont parfois autant de poids que les histoires

Dans certaines familles, ce qui marque le plus profondément les générations suivantes n’est pas nécessairement ce qui a été raconté.

C’est parfois ce qui ne l’a jamais été.

Nous percevons très tôt lorsqu’un sujet provoque une gêne.

Lorsqu’un prénom change l’atmosphère d’une conversation.

Lorsqu’une question reste sans réponse.

Lorsqu’une personne semble avoir disparu du récit familial.

L’enfant ne connaît pas forcément l’histoire.

Mais il apprend qu’il existe quelque chose dont on ne parle pas.

Et lorsqu’une histoire n’est pas connue, l’imagination tente parfois d’en remplir les espaces vides.

C’est peut-être là que la recherche de notre histoire familiale peut devenir intéressante.

Non pas pour trouver une cause à chacune de nos difficultés.

Mais simplement pour remettre des mots là où il n’y avait parfois que du silence.

Comprendre n’est pas accuser

Explorer son histoire familiale peut également comporter un piège.

Celui de chercher des responsables.

Nos parents ont eux-mêmes été des enfants.

Ils ont reçu leur propre histoire, leurs propres blessures, leurs propres croyances et leurs propres ressources.

Et leurs parents avant eux également.

Comprendre une transmission ne signifie donc pas établir un tribunal familial.

Il ne s’agit pas de déterminer qui aurait dû faire autrement.

Il s’agit plutôt de comprendre comment chacun a probablement fait avec ce qu’il avait, à l’endroit où il se trouvait.

Cette compréhension ne justifie pas tout.

Mais elle peut parfois permettre de regarder son histoire avec davantage de recul.

Faut-il connaître toute son histoire pour avancer ?

Probablement pas.

Certaines personnes connaissent précisément leur généalogie sur plusieurs siècles.

D’autres disposent seulement de quelques noms et de quelques photographies.

Certaines histoires familiales ne pourront d’ailleurs jamais être complètement reconstituées.

Des documents ont disparu.

Des témoins sont morts.

Certaines personnes ont volontairement emporté leurs secrets avec elles.

Et peut-être devons-nous parfois accepter cette absence.

Nous n’avons pas besoin de connaître chaque détail de notre passé pour vivre notre présent.

L’histoire familiale peut nous éclairer.

Elle ne doit pas devenir une nouvelle prison.

Les constellations familiales : une autre manière de regarder

Les constellations familiales proposent précisément d’observer certaines dynamiques relationnelles ou familiales sous un angle différent.

Elles peuvent faire émerger des ressentis, des représentations ou des associations auxquelles nous n’avions pas nécessairement pensé auparavant.

Mais là encore, il me semble essentiel de conserver une certaine prudence.

Ce qui apparaît au cours d’une constellation n’est pas nécessairement la reconstitution exacte d’un événement historique.

Cela peut plutôt être considéré comme une représentation.

Une manière de regarder autrement une situation.

Une hypothèse.

Un déplacement du point de vue.

Et parfois, cela suffit déjà à faire apparaître quelque chose que nous n’avions jamais envisagé.

Hériter ne signifie pas être condamné

Nous héritons de nombreuses choses.

 

Des traits physiques.

Des histoires.

Des habitudes.

Des croyances.

Des manières d’aimer.

Des peurs parfois.

 

Mais nous héritons également de ressources.

 

Du courage de ceux qui ont traversé des périodes difficiles.

De leur capacité d’adaptation.

De certaines valeurs.

De gestes transmis presque sans que personne ne sache réellement depuis quand ils existent.

 

Parler d’héritage familial uniquement à travers les blessures serait donc profondément réducteur.

Nous sommes aussi les héritiers de ce qui a permis à ceux qui nous ont précédés de continuer.

Peut-être que la liberté commence ici

Comprendre notre histoire n’a peut-être pas pour objectif de nous expliquer entièrement.

Nous sommes toujours davantage que notre passé.

Mais connaître certaines parties de cette histoire peut parfois nous aider à distinguer deux choses :

 

ce qui nous appartient aujourd’hui

et

ce que nous avons simplement appris à porter.

 

Alors peut-être pouvons-nous choisir.

 

Conserver certaines valeurs.

Transformer certaines habitudes.

Abandonner certaines croyances.

Pardonner parfois.

Mettre une limite ailleurs.

 

Ou simplement reconnaître :

 

« Cette histoire existe. Elle fait partie de celle qui m’a précédé. Mais je peux écrire la suite autrement. »

 

Nous ne pouvons pas modifier ce qui s’est passé avant nous.

Nous pouvons en revanche décider de la place que ce passé occupera dans notre présent.

 

Et peut-être est-ce cela, finalement, devenir un héritier conscient :

 

ne pas renier ceux qui nous ont précédés, sans être obligé de reproduire leur histoire.

Cet article fait écho à mon roman Les Héritiers du silence.
Une histoire autour de la mémoire familiale, des transmissions et de ce que nous choisissons de faire de notre héritage.

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